Série : Maroc de la civilisation: Quand certaines élites entravent la trajectoire ascendante du Maroc… Le temps du tranchant a-t-il sonné ?

Voir les derniers podcasts :

 

 

 

Aziz Rabbah
18.01.2026

 

Le défi auquel le Maroc est confronté aujourd’hui ne réside plus tant dans la pertinence de ses grands choix stratégiques, que dans la capacité des élites à accompagner ces choix et à les élever au niveau des aspirations de l’État et de la société. La trajectoire ascendante empruntée par le Royaume est claire dans ses orientations, mais des dysfonctionnements dans la performance et la gouvernance ont ralenti son rythme dans certains domaines, rendant le moment de la correction indispensable afin de renforcer la confiance et d’accélérer les réformes.

Nul ne peut nier — sauf par déni ou animosité — que le Maroc d’aujourd’hui est bien meilleur que celui d’il y a trois décennies, notamment depuis l’annonce de ce que l’on peut qualifier de « réconciliation politique », consécutive au vote de la Constitution de 1996 par les partis du Bloc national, à l’arrivée du gouvernement d’alternance, puis à une série de réconciliations successives.

Il s’est agi notamment de la réconciliation en matière de droits humains avec la création de l’Instance Équité et Réconciliation, de la réconciliation sociale à travers le lancement de l’Initiative Nationale pour le Développement Humain, de la réconciliation culturelle avec l’intégration de l’amazighité, ainsi que de la justice territoriale à travers la régionalisation avancée et les programmes de développement local.

Ces démarches ont été accompagnées par le lancement de stratégies, de plans, de programmes, de projets et de partenariats sectoriels visant le développement de « l’urbanité » (le développement matériel), touchant de nombreux domaines : religieux, diplomatique, infrastructurel, social, économique et logistique.

Ainsi, le Royaume a tracé sa propre trajectoire ascendante et s’est imposé comme un acteur et un partenaire crédible aux niveaux africain et international.

Cependant, force est de constater que des échecs et des dysfonctionnements sont apparus, largement évoqués dans les discours royaux des deux dernières années. Le dernier Discours du Trône a été particulièrement ferme, Sa Majesté le Roi y affirmant, dans un style synthétisant une évaluation globale, que le Maroc avance à deux vitesses, et que ce n’est pas là le Maroc que nous voulons.

Parmi les menaces les plus sérieuses pesant sur le Royaume et sur sa trajectoire ascendante figurent des dérives, des dysfonctionnements et des reculs, liés pour la plupart à la construction et à la valorisation de l’« être humain ». Ces constats ont été confirmés par des rapports officiels faisant autorité, dans des secteurs tels que l’éducation, la santé, la gouvernance, l’emploi, la jeunesse, l’investissement des petites et moyennes entreprises, le civisme, la famille, sans oublier le développement territorial, la sécurité alimentaire et la gestion de l’eau.

Mais plus grave encore — et c’est là la cause profonde — l’existence de catégories non loyales au projet du Maroc ascendant, qui ont infiltré certaines élites (et je dis bien certaines, par souci d’équité), contribuant à saboter cette trajectoire dans les domaines de la politique, de l’économie, de l’éducation, de la santé, de l’administration, des médias, de la culture et de la société.

Ces catégories affichent publiquement leur loyauté à la nation, leur attachement aux constantes, leur adhésion à la modernité et leur engagement pour le développement, alors qu’elles sont, en réalité, à l’origine de nombreuses dérives, de dysfonctionnements profonds et de reculs accumulés.

Par leurs stratégies, leurs manœuvres, leurs comportements et leur mauvaise gestion, elles alimentent la médiocrité dans l’art et les médias, la déstructuration de la famille, le recul des valeurs sociales, la prédation économique, la montée du chômage, la flambée des prix, la corruption administrative, la déviance politique, l’affaiblissement de l’éducation et de la santé, ainsi que l’érosion de la souveraineté alimentaire.

Je n’ai aucun doute sur l’existence, au sein de ces groupes — qui ne représentent qu’une partie, et non la totalité — d’un fil conducteur, d’une coopération organisée, d’intérêts communs, voire de connexions internationales. Ils bénéficient de conseillers, d’experts et de soutiens dans les domaines du droit, de la finance, de la planification, de la gouvernance, des relations publiques et des médias.

Je le dis avec conviction, réitérant ce que j’ai affirmé dans plusieurs articles et entretiens : le Royaume a besoin d’un consensus entre l’État et les élites loyales, intègres et engagées, présentes dans les mêmes secteurs évoqués plus haut. Ces élites constituent la majorité des compétences, aussi bien à l’intérieur du pays qu’au sein de la diaspora.

Ce consensus doit être fondé sur la confiance, le conseil sincère et la coopération ; il suppose que les élites renoncent à un « modèle idéal de l’État » en comprenant les contraintes et pressions auxquelles celui-ci est confronté, et qu’en contrepartie, l’État renonce au « modèle de l’élite docile », en acceptant les ambitions et les revendications de ces élites, même lorsqu’elles sont dérangeantes.

Le Royaume traverse une véritable phase de transition à tous les niveaux. Il a besoin de nouvelles élites, « loyales, intègres et engagées », pour que le Maroc réussisse, à un rythme unifié et plus soutenu, les batailles de la souveraineté, du développement et de la mondialisation, et pour concrétiser le Maroc ascendant par l’humain et l’urbanité.

Ce que nous observons aujourd’hui en termes de campagnes et de réformes constitue-t-il le début de l’élimination des premières élites, et l’amorce d’un consensus avec les secondes ?

Aziz Rabbah


www.chater-radio.com

 

© 2025. Tous droits réservés.