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Quand un hadith est utilisé hors de son contexte… et quand les textes deviennent une arme contre la femme

Mohamed Chater

Mohamed Chater

Publié le 18 janvier 2026

À tous ceux qui se sont précipités sur les réseaux sociaux pour ressortir un hadith du Prophète ﷺ, en le détachant de son contexte historique et de sa portée réelle, comme si le Maroc venait de commettre une première dans le monde musulman en nommant une femme à la tête du gouvernement…

Prenons un peu de recul.

Chacun est libre de débattre, de critiquer et même de s’opposer.

Mais un texte religieux ne doit pas devenir une arme contre la femme marocaine, pas plus que la nomination de Fatima Zahra El Mansouri ne doit être présentée comme une transgression de l’islam, de la Constitution ou de l’histoire politique des pays musulmans.

Premièrement : oui, le hadith existe… mais l’avez-vous réellement replacé dans son contexte ?

Le hadith largement diffusé ces derniers jours dit :

« Un peuple qui confie ses affaires à une femme ne prospérera pas. »

Ce hadith figure bien dans le Sahih al-Bukhari. Il est rapporté par Abou Bakra et intervient dans un contexte précis : le Prophète ﷺ avait appris que les Perses avaient placé la fille de Khosroès à la tête de leur royaume.

Personne n’a donc besoin de nier l’existence de ce hadith.

Mais le véritable débat ne porte pas sur son existence.

Il porte sur son contexte, sa portée et son application à des systèmes politiques contemporains qui n’existaient évidemment pas à l’époque du Prophète ﷺ.

Des siècles de réflexion juridique et théologique ont produit des interprétations différentes concernant la portée de ce texte et son application aux fonctions politiques modernes.

Présenter une seule lecture comme une vérité absolue, sans tenir compte du contexte historique, des débats juridiques et de l’évolution des institutions politiques, est pour le moins réducteur.

Deuxièmement : Fatima Zahra El Mansouri dirige-t-elle « le Maroc » à elle seule ?

C’est ici que commence une confusion fondamentale.

Le Maroc n’est pas un système dans lequel la présidente du gouvernement devient la souveraine du pays.

Le Roi est le Chef de l’État et exerce les prérogatives que lui confère la Constitution.

Le gouvernement, quant à lui, exerce le pouvoir exécutif sous l’autorité du Chef du gouvernement.

La Constitution marocaine établit clairement cette distinction.

L’article 47 prévoit notamment que le Roi nomme le Chef du gouvernement au sein du parti politique arrivé en tête des élections à la Chambre des représentants, en tenant compte des résultats des élections.

Nous parlons donc de la présidence du gouvernement, et non d’un transfert de la monarchie ou de la fonction de Chef de l’État.

Présenter cette nomination comme si le Roi avait « remis le pouvoir du Maroc à une femme » relève donc d'une confusion entre deux fonctions institutionnelles distinctes.

Troisièmement : pourquoi le Maroc serait-il soudainement le problème ?

C’est une question légitime.

Si la seule présence d’une femme à la tête d’un gouvernement était incompatible avec l’islam, comment expliquer que plusieurs pays à majorité musulmane aient déjà connu des femmes à la tête de leur gouvernement ou de leur État ?

La Tunisie a nommé Najla Bouden à la tête du gouvernement en 2021, devenant la première femme à occuper cette fonction dans le monde arabe.

Le Bangladesh a également connu plusieurs femmes à la tête du gouvernement, notamment Khaleda Zia et Sheikh Hasina.

La Tanzanie est dirigée par Samia Suluhu Hassan, première femme à accéder à la présidence du pays.

En revanche, il convient d’être précis : la Malaisie n’a pas, à ce jour, eu de femme Premier ministre. Il est donc préférable de ne pas la citer comme exemple dans cette liste.

Alors une question demeure :

Pourquoi la nomination d’une femme marocaine déclenche-t-elle soudainement autant de polémiques religieuses et morales ?

Quatrièmement : la femme musulmane n’est pas une invention de la politique moderne

Pour discuter sérieusement de la place de la femme dans l’islam, il faut regarder l’ensemble de l’histoire musulmane, et non isoler une seule phrase pour en tirer une conclusion générale.

Les femmes musulmanes ont été savantes, enseignantes, commerçantes, juristes, intellectuelles, conseillères et actrices de la vie sociale.

Le Coran lui-même raconte l’histoire de la reine de Saba, une femme qui dirigeait son peuple et qui apparaît dans un récit marqué par la réflexion politique, la consultation et la diplomatie.

Cela montre au minimum que la question est historiquement et intellectuellement beaucoup plus complexe que ne le laissent entendre certains messages circulant aujourd’hui sur les réseaux sociaux.

Cinquièmement : jugeons une responsable politique sur son action, pas simplement sur son sexe

On peut être en désaccord avec Fatima Zahra El Mansouri.

On peut critiquer son programme.

On peut contester ses décisions.

On peut lui demander des comptes sur l’économie, l’emploi, la santé, l’éducation, le logement, le pouvoir d’achat, la jeunesse ou encore les Marocains du monde.

C’est cela, le débat politique.

Mais juger une responsable avant même qu’elle ait exercé ses nouvelles responsabilités simplement parce qu’elle est une femme, ce n’est pas un débat sur les politiques publiques.

C’est un jugement fondé sur le sexe.

Sixièmement : la nomination royale s’inscrit dans le cadre constitutionnel

Le communiqué officiel annonçant la nomination de Fatima Zahra El Mansouri précise qu’elle intervient conformément à l’article 47 de la Constitution.

Le débat politique peut évidemment porter sur cette décision, sur le parti concerné, sur le programme du futur gouvernement ou sur les choix qui seront faits.

Mais affirmer que la nomination serait, par elle-même, contraire à la Constitution ne correspond pas au cadre juridique annoncé par les institutions marocaines.

Enfin…

À ceux qui répètent aujourd’hui :

« Un peuple qui confie ses affaires à une femme ne prospérera pas »,

nous répondons simplement :

Respectons le hadith.

Respectons la tradition prophétique.

Respectons l’islam.

Mais respectons également le savoir, le contexte, la réflexion juridique, l’histoire, la Constitution et l’intelligence des citoyens.

Ne transformons pas un hadith en instrument de polémique politique.

Ne faisons pas de la femme marocaine la cible de tous les débats politiques.

Le Maroc n’a pas placé une femme au-dessus du Roi.

Le Maroc n’a pas aboli sa monarchie.

Le Maroc n’a pas renoncé à son identité musulmane.

Le Maroc a nommé une femme à la tête du gouvernement dans le cadre de ses institutions constitutionnelles.

Et maintenant, le véritable jugement devra porter sur une seule chose :

son action.

Si son gouvernement réussit, ses résultats seront là.

S’il échoue, les citoyens auront le droit de le critiquer et de demander des comptes.

Mais être une femme ne constitue ni une faute, ni une accusation, ni un critère suffisant pour déterminer la compétence ou l’échec.

Ne transformons pas notre désaccord avec une femme en désaccord avec notre pays.

Le Maroc est plus grand qu’une publication sur les réseaux sociaux.

L’islam est plus riche qu’une citation sortie de son contexte.

Et la femme marocaine mérite mieux que d’être réduite à son sexe.

Mohamed Chater
CHATER RADIO 03-10-2026